"CA FAIT DU BIEN DE OUF !" Mon expérience du massage en protection de l'enfance

 

🔾2016. Service thĂ©rapeutique et Ă©ducatif pour jeunes filles prĂ©sentant des troubles psychiques.
Deux jours par semaine, je suis prĂ©sente auprĂšs de ces jeunes en dehors du systĂšme, et bien souvent en dehors d'elles-mĂȘmes. Toutes ont des parcours de vie extrĂȘmement traumatiques. Leur mode de vie est construit dans la survie et leur corps est en permanence au front de la bataille, malmenĂ© et rĂ©ceptacle de toute la violence.

 

🔾Je rĂ©amĂ©nage une petite salle douillette sous les combles, qui sera mon lieu de soin pour ces jeunes filles, Ă  proximitĂ© de leur foyer. Table de massage, balles sensorielles, tapis, petites lumiĂšres : un univers sensoriel qui se veut rĂ©sonner avec apaisement et sĂ©curitĂ©.

🔾Assez vite, elles tissent une place et un discours autour de moi. Et Ă  celles qui sont nouvelles : « Quoi ? t’as pas encore fait les massages avec Camille ?? »
Je deviens la rĂ©fĂ©rence du moment de pause, du moment oĂč leur corps vient Ă  une autre place dans leur discours. S’articule alors quelque chose avec l’équipe qui les accompagne au quotidien, puisque davantage identifiĂ©e, on triangule, on joue avec cet espace d’un possible, d’un lieu de sas, de rĂ©pit. Mais aussi d'un espace qui fait peur, qui demanderait de s'abandonner un peu, de baisser la garde. Certaines d'ailleurs ne passeront jamais la porte.

 

👁‍🗹 M., 17 ans.
A la premiÚre séance je perçois des tremblements légers mais remarquables lors des exercices de respiration. M. paraßt encombrée dans ce corps bloqué et imposant. Ses gestes sont raides et minimalistes. Tout y est retenu : le souffle, la respiration, la voix, l'expression. Son enveloppe, elle la blesse trÚs souvent : de profondes scarifications aux avant-bras, ventre et cou. C'est là qu'elle me demande du soin, et autour de mes gestes des mots se disent. M. expérimente de nouvelles sensations. Elle nomme ce qui fait mal, mais aussi, petit à petit, ce qui fait du bien. Ces sensations vont faire échange entre nous et vont lui permettent de pouvoir parler de ce corps, et par petites touches, ouvrir un peu ce qui était scellé.

 

👁‍🗹 S., 15 ans.
A chaque sĂ©ance, Ă  peine passĂ© la porte de la salle, S. me fait le « chek-up » de ses blessures et de ses douleurs. Elle se blesse souvent, trĂ©buche, se cogne. Elle est comme un tourbillon, passant d'un endroit Ă  l'autre, d'une personne Ă  l'autre, et quand elle vient en sĂ©ance, c'est comme si elle venait s'Ă©chouer, enfin. Alors trĂšs souvent elle s'endort, aprĂšs avoir Ă©puisĂ© les questions existentielles de sa place dans le monde. S. parle, parle, tout fuse dans son esprit. Je la masse, mes mouvements sont amples, rĂ©guliers, enveloppants. Je l'Ă©coute, je laisse la tempĂȘte passer. Son dĂ©bit de parole ralentit, sa respiration aussi. S. fini par s'endormir, alors je la laisse, dix minutes, qui lui paraĂźtront des heures. S. se rĂ©veille. En une seconde elle est debout : « ça fait du bien de ouf !! ». Elle prend sa veste comme si elle prenait finalement ce qu'elle avait Ă  prendre dans cette sĂ©ance, puis en coup de vent, repart : « tu m'oublies pas la semaine prochaine hein !» S. retourne happĂ©e dans son tourbillon... jusqu'au prochain amarrage.

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