Retour sur 6 mois de médiation corporelle en Centre Educatif Fermé

 

6 mois d’intervention dans cet établissement recevant des mineurs délinquants multirécidivistes placés sous-main de justice, en alternative à l'incarcération.

Une approche nouvelle dans un établissement en recherche de prises en charge soignantes pour ces « adolescents de l’illimité »  (1 - A. Pourteau ;M-C. Marty).

A travers une vignette clinique d’un adolescent que je reçois durant ces 6 mois, description du cadre et de la fonction de la médiation corporelle.

 

 

La question du corps est à la fois désinvestie et surinvestie par ces adolescents, dans les manques structurels de soins « maternels » à la violence subie, de corps « objetisés » qu’ils dressent comme un pare-feu.

Il y a ceux pour qui le corps vient signer une défaillance psychique, une problématique structurelle de perception mentale due aux troubles psychiatriques, particulièrement chez les structures psychotiques. B. Lesage parle « d’inorganisation » : « il ne s’agit généralement pas de fonctions qui ont disparu, mais d’un corps qui ne s’est pas mis en place » 2 .

Et il y a ceux que l’on dirait « moins » du côté de la psychiatrie, ceux pour qui les assises identitaires bien que carencées, ne sont pas fondamentalement désorganisées. Ceux dont on va dire qu’ils « tiennent », dans le discours institutionnel. Pour eux le corps va sembler avoir une existence « fonctionnelle », qui est là sans être entendu et pourtant qui porte tous les stigmates de la violence.

Qui se fige comme un rempart dans le lien à l’autre et se dévoile alors comme un enjeu vital. Dans tous les cas, le corps est la matière sensible et constitutive de leur identité, pris de surcroît dans les effets de l’adolescence et dans les enjeux d’une vie collective entre garçons. « L’adolescent, lui, a besoin de passer par son corps pour clamer son identité » 3 (C. Potel).

Le temps de la médiation corporelle est un temps de soin, avec la porte d’entrée de leur corps sur lequel je porte alors une attention. Et j’ai pu voir chez chacun d’entre eux comme c’est bien à la fois tout ce qui les décontenance, et tout ce qui montre leur totale capacité et désir d’exister dès lors que ces espaces leurs sont proposés.

En 6 mois d’intervention les jeunes ont progressivement investi cet espace, identifié au fil de son déroulement comme espace de soin. Il a fallu trouver les modalités justes de mise en place, et il reste certainement encore des questions à soulever en termes de maillage avec l’institution, son équipe et  son quotidien.

Je reçois les adolescents en individuel, dans la pièce de l’infirmerie. J’y installe sur la table des coussins, balles sensorielles, polaires et couvertures lestées.

 

Nourdine

 

Nourdine a 14 ans. Nourdine se présente corporellement comme tout d’un bloc, ne semblant pas percevoir ses limites corporelles et son ampleur. Parce que Nourdine est gigantesque. Il mesure quasiment 2 mètres, pour plus de 100 kg. Et pourtant, Nourdine lui se vit en partie comme un enfant, tout petit. Les troubles qu’il présentent amènent à penser à une structure psychotique. Son corps est raide et non tenu à la fois, il se déplace et se pose comme un trop-plein sans trop qu’il sache quoi faire de ce corps encombrant, et certainement encombré d’une histoire traumatique.

 

Au début des séances, Nourdine s’enveloppe dans les couvertures, jusqu’au visage. Il cherche à recouvrir chaque parcelle de son corps. Ses mouvements semblent coûteux, et Nourdine est souvent dans la plainte somatique : le sommeil, la fatigue qui se perçoit par ce corps qui ne tient pas et son discours qui a peine à se former, les maux de ventre qui reviennent régulièrement sans trop qu’il puisse les localiser.

Il faudra passer du temps à parler ce corps pour lui et les sensations qui y sont liées afin qu’il puisse en dire des mots. Fréquemment il fait du bruxisme, marque somatique d’un stress, sans qu’il ne s’en rende compte.

Par un travail en miroir de mise en mouvement, Nourdine peut « s’appuyer » sur l’image de mes mouvements, et progressivement, par les mots que je mets sur mes sensations, se comparer,

exprimer ce qu’il vit corporellement dans la découverte pas à pas de ses propres perceptions. Il s’agit là du « corps » même de cette médiation par le corps : refaire de la rencontre entre le monde et soi-

même pour transformer des éprouvés ; « s’intéresser au corps du patient […] c’est s’intéresser aux réalisations du corps ». Dans cette zone miroir, par l’étayage qu’elle propose, la mise en mouvement

« est un axe vertébral qui organise » 4 (C. Potel), là où dans la structure psychotique cette axe vacille, voire n’existe pas.

Le travail sur la respiration reste souvent mécanique, Nourdine ne se « sent » pas respirer. Accordée à la mienne à côté de lui, Nourdine peut m’entendre respirer et alors se caler, dans ce rythme, à un mouvement régulier, comme un bercement. Un premier étayage et accordage relationnel qui offre une première enveloppe par le timbre de la voix, la respiration, et s’il y a lieu, le regard.

 

Petit à petit j’introduis dans le travail des mouvements en portage : Nourdine laisse porter ce corps qui semble l’encombrer. Je nomme et je parle mes gestes, nommant aussi son corps. Il pourra nommer son besoin de « retrouver le calme », de se « poser », et aura vite identifié cet espace dans ce but. Il apprécie l’utilisation des couvertures lestées, qui semblent lui permettre de retrouver contenance. Je le recouvre, tout doucement par cette couverture qui fait poids, qui fait enveloppe.

 

 

Les temps de massage parsèment les séances. Au début, il bouge beaucoup, par des gestes brusques : sans paraître percevoir ses limites physiques, voilà ce que je pourrais m’en dire. Mais c’est le processus inverse : Nourdine se jette pour se sentir, se percevoir, donner une résonance à une constitution psychocorporelle désorganisée. Alors à travers la couverture, je marque des appuis aux articulations et contourne le corps à l’aide de balles sensorielles. Ce travail vise à permettre la réappropriation de la contenance psychocorporelle, défaillante dans le cas de profils aux troubles psychotiques : « grâce à leur résonance dans le corps, vécue au niveau proprioceptif, osseux, tonique et sensoriel, les appuis renforcent une limite et une enveloppe par le biais de la peau »

5 (V.Defiolles- Peltier).

 

Progressivement, Nourdine prend le temps du réveil, de l’étirement. Il prend le temps de « se sentir » dans ce passage. Il arrivera à en dire davantage : que ça lui fait du bien, qu’il s’est posé, détendu. Ce que je perçois également, dans son placement physique et dans sa voix. Il arrive en séance en se déposant doucement, tenant le regard avec davantage d’interactions. Les gestes brusques ont laissé la place à des déplacements plus légers.

Nourdine a expérimenté et construit de la transition, dans le passage par le corps. Une transition où Nourdine fait du lien par ses mots, entre tout ce qu’est son corps, son ressenti ; une expérience de tissage et de différenciation Moi/peau, Moi/autre.

 

Conclusion

 

Pour ces adolescents il y a eu un effet de surprise de s’arrêter sur des sensations vitales, primaires et c’est ainsi qu’ils l’expriment : la sensation de « s’arrêter », « se poser », « arrêter de penser ». Avec les impressions de « bizarre », « chelou » d’une pratique qui leur est tout à fait inconnue. Puisque leur corps, quelque part, l’est aussi.

Beaucoup ont pu exprimer leurs difficultés à gérer des émotions, et faisant le lien avec des perceptions physiques « anesthésiées » : ils ont pu commencer à tisser une autre expérience de leur corps, et reprendre peu à peu ce contact structurant le corps et la pensée. Certains ont pu avoir des attitudes régressives : endormissement, portage, enroulement. Plusieurs d’entre eux ont pu faire le lien dans les effets de la médiation corporelle avec une solution pour « se poser », « gérer ». Les états de vigilance ont nettement diminué pendant les séances, laissant la place au « prendre soin » et au portage.

L’évolution de chaque jeune dans ce travail a été très singulière, en lien avec leur histoire et leur parcours de placement. Chacun y a inscrit une transformation singulière, signe d’une identité propre. La médiation corporelle est comme une membrane de cette transformation : elle fait enveloppe pour permettre de remailler des fonctions psychocorporelles défaillantes, faire limite, contenir les éprouvés, et leur donner corps et sens.


1.  POURTEAU Anaïs ; MARTY Marie-Cécile, Adolescents de l’illimité, Ed. Chroniques Sociales, 2015.
2.  LESAGE Benoît, Jalons pour une pratique psychocorporelle – Structures, étayage, mouvement et relation, Ed. Erès, 2012, p. 17.
3.  POTEL Catherine, Corps brûlant, corps adolescent – Des thérapies à médiations corporelles pour les adolescents ? Ed. Erès, 2006, p. 59.
4.  POTEL Catherine, Corps brûlant, corps adolescent – Des thérapies à médiations corporelles pour les adolescents ? Ed. Erès, 2006, p. 46, p. 86.
5.  DEFIOLLES-PELTIER Véronique, « Vous nous faites ressentir notre corps », dans Revue Santé Mentale, n°242 Ce que nous dit la peau…, p. 66.

 

 

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